Orange – les dégats d’une privatisation

Alors que le gouvernement poursuit son démantèlement des services publics en s’attaquant à la SNCF, le nouveau marronnier des médias et des éditorialistes est d’ériger  Orange ou La Poste en exemples des privatisations réussies. Mais qu’en est-il vraiment ?

Il y a beaucoup de points communs entre Orange et la SNCF : deux grandes entreprises de service public, qui opèrent dans le domaine des infrastructures et qui ont fait la fierté de notre pays.

Prévost : notre « rapport Spinetta »

Comme dans le ferroviaire, la graine des réformes a germé avec un rapport sorti d’un tiroir. En 1990 puis en 1992, le rapport Prévost préconise l’éclatement des PTT et la création de deux entreprises La Poste et France Télécom. Chacune engagera dès lors son processus de privatisation.

À cette époque, le ministre Quilès, porteur de cette réforme (Rocard / Quilès) a écrit officiellement cette promesse :

Le service public est notre bien commun, toute idée de privatisation est totalement étrangère à ma démarche et celle du premier ministre

Itinéraire d’une privatisation

En 1996 l’ouverture à la concurrence du secteur télécom est actée. France Télécom est transformée en société anonyme mais pas d’inquiétude, comme promis : les capitaux restent 100 % publics.

Il n’aura fallu qu’un an, en 1997, pour engager l’ouverture du capital aux marchés financiers. Ceux qui suivent l’actualité du moment reconnaitront les arguments :

C’est pour nous préparer à la concurrence, cela va favoriser l’emploi, cela va permettre de développer l’investissement.

Suite à sa mise sur le marché, France Télécom se lance dans une vaste partie de Monopoly financier, avec notamment le rachat d’Orange UK (Opérateur Anglais) pour près de 50 milliards d’euros.

Après avoir participé à la constitution de ce qu’on appellera la bulle financière internet, France Télécom sera emporté dans son explosion en 2000.

En 2001, soit quatre ans après l’ouverture du capital, France Télécom est l’entreprise la plus endettée du monde avec 70 milliards de dettes. À ce moment, la question du dépôt de bilan est posée.

Comme pour la dette actuelle de la SNCF, cet endettement fait peser sur France Télécom des frais financiers exorbitants (5 milliards d’intérêts par an).

S’en suit alors une série de réorganisations et la mise en place de méthodes de management totalement orientées sur la rentabilité, au détriment du sens du travail. Elles conduiront à la crise sociale de 2009 où près d’une cinquantaine de collègues décideront de mettre fin à leurs jours en quelques mois.

Quel bilan ?

Aujourd’hui, plus de 20 ans après l’ouverture à la concurrence quel est le bilan ?

Promesses de création d’emplois

Il y avait en 1997 plus de 170000 salariés à France Télécom, il en reste 85 000 à Orange.

Malgré la création de 3 nouveaux opérateurs (Free, SFR et Bouygues Telecom), les 4 entreprises du marché des télécoms ne comptent ensemble des opérateurs n’emploient qu’un peu plus de 100000 salariés. Ce sont donc 70000 emplois qui ont été détruit sur le secteur.

Et les suppressions d’emplois se poursuivent : chez Bouygues on est passé de 8000 à 5000 salariés, chez SFR de 13000 à 8000…

Promesses d’investissements

Sur les 20 milliards d’euros du plan très haut débit (déploiement de la Fibre Optique), les deux tiers seront à la charge des collectivités, c’est-à-dire de l’impôt. C’est 1000 euros d’impôt par foyer fiscal imposable qui seront prélevés pour pallier aux retraits des opérateurs qui n’investissent plus dans les zones jugées non rentables.

Promesses d’améliorations sociales

En contrepartie à la fin du recrutement de fonctionnaires, la création et l’application de la convention collective nationale des télécoms (CCNT) devait participer à l’amélioration des conditions de travail tout en étant gage d’égalité.

Une sorte de « sac à dos social »…

Aujourd’hui, pour diminuer leur masse salariale, s’affranchir de la formation, de la gestion du risque, etc… les entreprises du secteur ont massivement recours à la sous-traitance. Au menu : coût des marchés tirés au plus bas, pénalités astronomiques, travailleurs détachés et bien sur toutes les conventions collectives imaginables sauf la CCNT.

Les centres d’appel ont été massivement délocalisés, notamment en Afrique du Nord, pour des « raisons économiques » …

Orange travaille également à de nouvelles applications favorisant le travail à la tâche et l’ubérisation des métiers techniques. Cela aussi bien pour ses salariés que pour ses sous-traitants.

Promesses de baisse des prix et d’amélioration de la qualité

Le budget télécom des ménages est passé de 3 à 6 % sur les 25 dernières années.

Quant à la qualité de service, il est inutile d’argumenter : chacun peut la mesurer. La où l’usager était dépanné dans les 48 heures, voire dans la journée, le client attend parfois plus de quinze jours ; les fermetures de boutiques s’enchainent ; le réseau et les poteaux tombent en miettes…

Dans le même temps, la recherche a été sacrifiée. Ce qui faisait la fierté de notre industrie : l’invention de la fibre, du Minitel, etc… (comme pour les chemins de fer avec le TGV) est désormais bien loin. Nous n’innovons plus et sommes dépendants de l’Asie et de l’Amérique du Nord.

Décision salutaire ou cadeau aux actionnaires ?

Si Orange (20 milliards) et SFR (50 milliards) sont les deux entreprises les plus endettées du secteur, ce n’est pas à cause de l’investissement, mais à cause de leurs dépenses à travers le monde.

Alors pour qui la privatisation est-elle une réussite ?

Chez Orange, plus de 45 milliards de dividendes ont été versés depuis 1997 (dont 27 milliards les 10 dernières années), soit la quasi-totalité du résultat net.

40 milliards de frais financiers (intérêts bancaires) ont également été versés aux banques.

Sur la totalité du secteur, on compte plus de 60 milliards d’euros de dividendes versés et deux patrons des télécom dans le top 10 des fortunes françaises (Drahi et Niel).


En contrepartie de ces résultats on assiste à l’autodestruction du secteur. Les salariés sont massivement en souffrance, ils subissent les plans sociaux, le dumping, les méthodes de management anxiogènes et nocives…

Mais ce n’est pas la seule chose à dénoncer. La plus grande victime de ce démantèlement c’est nous tous, les citoyens de ce pays. Car comme tous les autres services publics, les télécoms devraient être un bien commun. Que vous habitiez un petit village, que vous n’ayez pas les moyens de payer un gros forfait, ne devrait pas conditionner votre qualité de service.

Le combat que mène aujourd’hui les cheminots de ce pays consiste précisément à faire que demain le système ferroviaire ne subisse pas cette loi du marché et de la rentabilité. Il soulève non seulement des questions éthiques, écologiques, sociales mais aussi d’intérêt général et de choix de société.

>> Téléchargez ici le tract « la privatisation, c’est quoi ? » illustrant cet article.

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